BASQUIAT & SON PÈRE
Les rapports de Basquiat avec sa famille semblent avoir toujours été conflictuels. Il raconte à ses petites amies et à ses galeristes que son père le battait quand il était enfant (Gérard Basquiat le nie, disant n’avoir jamais fait que fesser son fils avec une ceinture). “Ma mère est devenue folle parce qu’elle était malheureuse avec mon père”, confie-t-il à un journaliste.
Il se faisait aussi passer pour un enfant des rues. “L
a première fois que j’ai rencontré son père, avec son costume trois pièces et sa raquette de tennis, je suis resté sous le choc, dit Gallo. Jean s’était forgé une identité de gamin issu du ghetto et qui n’aspirait qu’aux attributs de la bourgeoisie.”
Basquiat raconte même que son père lui a donné un coup de couteau. “Il avait une petite cicatrice sur les fesses”, dit un ami. “J’étais un père strict, mais pas sévère, se défend Gérard Basquiat. Je viens d’une famille aisée d’Haïti, d’un milieu où j’ai reçu une solide éducation fondée sur la discipline. C’est comme ça que j’ai élevé mon fils. Ecrivez ce que vous voulez sur Jean-Michel qui était soi-disant un enfant battu. Je sais que c’est faux.” On peut comprendre la colère de Gérard Basquiat. “En tant que père seul avec ses enfants, je subissais une énorme pression. Mais je n’ai aucun regret. La toxicomanie de Jean-Michel est pour moi une grande source de culpabilité. Je n’étais pas au courant. Si tel avait été le cas, je l’aurais envoyé en cure.”
“Est-ce qu’on a été battus quand on était petits ?, s’étonne Lisane, la soeur de Basquiat. Non. Si mon père était violent avec nous ? Absolument pas. On a pris des raclées comme tous les gamins. Je ne veux pas gâcher votre article, mais tout ça n’est qu’un tissu de mensonges.” Jean-Michel vit une relation d’amour-haine avec son père, faisant parfois tout pour lui plaire, à d’autres moments semblant le provoquer délibérément.
Jean-Michel fait presque exprès de mal gérer son argent (alors que Gérard, comptable, lui a plusieurs fois proposé son aide). Les slogans SAMO© ridiculisent les valeurs chéries par son père. “Cette ville grouille de faux-culs de la classe moyenne qui essaient de se faire passer pour riches ; ils ne s’intéressent qu’aux apparences. Ça me rend dingue. Dès son plus jeune âge, son objectif avoué était de devenir célèbre, et il s’y attelle de manière calculée, bien qu’erratique. “Jean-Michel a écrit son propre scénario, dit Mary-Ann Monforton, qui l’a connu quand il avait 16 ans. Il avait une mission à accomplir. Il voulait à tout prix devenir quelqu’un.”
Le lendemain de son premier vernissage, Basquiat fait un retour triomphal à Brooklyn en limousine. “Il devait être 6 h 30 et j’étais en train de m’habiller, dit Gérard Basquiat, qui n’avait eu son fils que deux fois au téléphone depuis qu’il avait quitté la maison. Jean-Michel portait un costume rayé. Il est entré dans la cuisine et m’a dit : ‘Papa, ça y est, j’ai réussi.’ Et il a donné une liasse de billets à sa petite soeur Jeanine.” Gérard a assisté au vernissage de l’exposition suivante : “Quand je suis entré, j’en ai eu des
frissons. C’était l’un des plus grands moments de ma vie, voir du Basquiat sur les murs, ma chair et mon sang.”
A partir de là, Gérard Basquiat fait partie de la vie artistique de son fils par intermittence. Il vient aux vernissages et dans les clubs, et invite même Andy Warhol à dîner chez lui.
Jean-Michel a sans doute été un enfant indiscipliné. Mais quand on pense à sa personnalité, à ses terribles sautes d’humeur, à sa paranoïa, ce n’était pas dû qu’à un problème de drogue. Il était obsédé par son père.




